Venu sur un tard à la littérature, Jean d’Espinoy avait en 2017 sorti très discrètement " Une journée sans histoires ". Ce roman qui faisait vivre tout un quartier de ville provinciale avait au final connu un succès sympathique.
Cette fois, avec "Société anonyme", plus question de peindre des dizaines et des dizaines de personnages. Non, ici, ils ne sont que trois, réunis par un faux hasard, dans un restaurant bruxellois, un soir de Noël.
Les confidences, les arrangements avec la vérité aussi, ne tardent pas à se mettre en place. Au fil des plats et des bouteilles, tout cela s’épice.
Il y a là le client habitué, brillant professeur de son état, un des plus fins connaisseurs au monde de l’Odyssée d’Homère, discoureur invétéré. Un homme à l’enfance brisée par la mort de ses parents et le baiser obligé à sa mère morte. En rupture de ban avec son frère. Impénitent coureur de jupons, rattrapé par un amour impossible et tragique, celui de la jeune épouse aussi surdouée qu’instable du doyen de sa faculté, son maître donc et son rival…
L’autre client, de passage, est un taximan désœuvré, du moins on le croit. Mais il n’a pas toujours été taximan. Il était prêtre dans une vie précédente, puis la Foi s’est éteinte en lui. L’homme sait écouter. Une capacité qu’il avait déjà développée au temps du sacerdoce et qui s’est renforcée au fil des trajets de sa nouvelle existence professionnelle. Confesseur sorti du confessionnal.
Le restaurateur enfin. Plus transparent que les deux autres ? Pas vraiment. Homme usé par le mariage qui a trouvé l’énergie de rompre au lendemain d’une aventure homosexuelle, elle-même sans aucun lendemain.
La présence, parmi ses personnages, d’un docteur en philosophie et lettres et d’un homme rompu à la théologie, donne l’occasion à Jean d’Espinoy de semer les citations et de recourir volontiers à un vocabulaire haut de gamme. Le style adopté a parfois quelque chose de désuet, vieille France fantasmée. Surprenant, amusant bien plus qu’agaçant.
Ce qui est totalement réjouissant en revanche, ce sont les traits teintés d’humanité, pourtant vifs et sans réplique: "Une part de notre existence se passe dans le regard que les autres portent sur nous" Gare d’ailleurs à ces regards perspicaces… "Ils nous effacent de la scène où nous croyions jouer le premier rôle"
Certains aphorismes mériteraient de passer à la postérité tel: "Rien n’est plus irritant que de trouver dans la bouche d’autrui une vérité que l’on se cache à soi-même."